|
|
|
L' esprit baroque dans l'art colonial
MARTA FAJARDO DE RUEDA
La conquête du territoire
Le Nouveau Royaume de Grenade est le nom donné par les espagnols
au territoire qui constitue aujourd'hui la République de Colombie.
La conquête s'effectua progressivement depuis les côtes caraïbes
jusqu'à l'intérieur, et les premières régions du nord reçurent les
noms de Castille d'Or et de Nouvelle Andalousie. En même temps, les
troupes de Francisco Pizarro et de Sebastiàn de Belalcázar, parties
des côtes du Pérou, se dirigèrent vers le nord et s'emparèrent de
Quito. Les conquistadors, hallucinés par la légende de l'Eldorado
-ce cerf sauvage mythique en or, gardien d'un énorme trésor,
lequel, selon eux, se trouvait sur ces terres-, avaient contribué à
répandre l'idée que la Nouvelle Grenade était un pays où abondaient
l'or, les émeraudes, et les pierres précieuses en général. C'est
ainsi que s'épanouirent les croyances quant à la prodigalité de la
terre et l'énorme facilité avec laquelle on pouvait devenir
immensément riche rien qu'en ramassant les émeraudes et la
poussière d'or des montagnes. De plus, la recherche de ce
mystérieux trésor encouragea bien des hommes à poursuivre leur
entreprise de conquête, car ils y associaient l'idée qu'en
traversant les cordillères ils atteindraient le pays de la
Cannelle, une des épices les plus appréciées à l'époque.
L'Eldorado devint une véritable obsession. Parfois on
l'associait à un grand trésor caché, parfois à une cité entièrement
construite en or, nommée Manoa, et où résidait un Eldorado, imaginé
comme un Empereur
|1
.
Dans leur quête avide, les conquistadors prirent possession des
territoires et fondèrent des villes, se dotant, en fin de compte,
d' un espace à peupler et habiter; ils exécutèrent ainsi les ordres
de la Couronne, qui les avait envoyés fonder outre-mer des Royaumes
sur le modèle de ceux d'Espagne.
S'il est clair qu'ils ne trouvèrent jamais l'Eldorado de leurs
rêves, ils n'en dépossédèrent pas moins les indigènes des énormes
richesses que représentaient les pièces d'orfèvrerie, sans égales
dans l'Amérique précolombienne. Ces pièces étaient travaillées
selon une technique très habile, qui faisait appel à un sens tout
particulier de l'abstraction. Elles se trouvaient en général sous
terre, dans des Sanctuaires que les conquistadors violèrent, car
seule les intéressait la valeur économique du précieux métal. Ils
ignorèrent par conséquent leur signification hautement symbolique.
Par exemple, à Tunja, on arracha au Cacique Quemuenchatocha un
trésor de 136.500 pesos d'or fin, 14.000 pesos d'or ordinaire, et
280 émeraudes. L'existence de nombreuses mines de métal et de
pierres précieuses sur le flanc des cordillères favorisa
l'établissement permanent d'importantes concentrations de
population. On peut observer par exemple que les premières
fondations de villes coïncident avec des lieux où il était possible
de s'approprier des trésors indigènes, ou d'exploiter des mines, ou
encore de tirer son profit des émeraudes et des perles. C'est le
cas de San Sebastiàn de Urabà, (1509), de Santa Marta (1526), de
Carthagène (1532), de Popayán (1536), de Guacacallo ou Timaná (
1538), d' Anserma (1538), de Vélez ( 1539), de Mompox ou Santa Ana
de los Caballeros ( 1539), de Pasto (1539), de Cartago (1540), et,
quelques années plus tard, de Mariquita (1552) et de Toro (1587)-
Même Tunja (1539) et Santafé (1538), apparemment éloignées des
mines, jouissaient de la proximité des exploitations d'émeraudes à
Muzo et Somondoco, et de celles de l'argent à Mariquita
|2
.
L'un des objectifs essentiels des Rois d'Espagne, en suscitant
et en encourageant les entreprises de conquête, était celui
d'évangéliser les populations: les prêtres arrivèrent donc avec les
conquistadors, de façon individuelle au début, et ensuite en
groupes de communautés religieuses. L'Église commença alors à jouer
un rôle définitif dans la transmission d'une nouvelle culture. Les
communautés religieuses, en même temps qu'elles évangélisaient,
enseignèrent la langue espagnole et des usages différents. Elles
unifièrent ainsi lentement, sous la bannière d'une langue unique,
l'espagnol, et d'une seule religion, la foi catholique, une grande
partie de la population indigène qui parlait diverses langues,
professait des croyances différentes, et pratiquait des rites
variés.
Les énormes difficultés de communication que signifiait, pour
les évangélisateurs, le contact avec une population hétérogène,
furent en partie résolues par l'utilisation et l'exploitation des
images. Cet emploi s'appuyait à son tour sur l'enseignement de la
langue. Les divers ordres religieux eurent recours au monde
merveilleux de l'image pour initier les indigènes à la doctrine
chrétienne. Les Franciscains utilisèrent les Catéchismes Illustrés
et le théâtre. Sur les parvis des églises, on installait
fréquemment des décors pour représenter des Autodafés. à travers
lesquels on expliquait les mystères les plus importants de la
religion catholique. De la même façon, les célébrations de la
Semaine Sainte, ainsi que les fêtes du Corpus Christi, celles de la
Vierge Marie et des nombreux Saints du culte, avaient lieu non
seulement sur les parvis, mais dans toute la ville, entièrement
transformée en une immense scène pour représentations et
processions. Il est intéressant à ce propos de rappeler que la
ville américaine a été édifiée en forme de
"damier". Avec des rues toutes droites, et une
partie élevée qu'on désignait sous le nom de
"Calvaire". L'église était un
"Centre", ou lieu et "chemin"
où se manifestaient les dogmes fondamentaux de la religion
catholique
|3
. Comme
la pratique du culte des Dieux dans des espaces découverts était
une coutume très enracinée chez les indigènes, les moines la
reprirent dans certaines célébrations chrétiennes.
Au début, les tâches d'évangélisation des indigènes furent
confiées aux Franciscains, aux Dominicains et aux Augustins. Mais
un peu plus tard, vers le milieu du XVI ÉME siècle, le processus de
colonisation en Amérique coïncide avec les décisions du Concile de
Trente (1545-47, 1551-52, 1562-63), et cette situation incite les
grands porte-drapeaux de la Contre-Réforme, les jésuites, à se
déplacer hors des frontières de l'Europe, dans une envahissante
entreprise d'évangélisation. Une fois en Amérique, ils joueront un
rôle très important pour l'éducation des tribus indigènes, par le
biais de méthodes particulières, qui assimilaient et exaltaient
certains traits de la sensibilité des natifs, par exemple à travers
la musique ou les représentations dramaturgiques
|4
.
La Religion imprégnait toutes les circonstances de la vie, aussi
bien celle des indigènes que celle des colons et de la population
métissée qui se constitua rapidement. Et on utilisa d'autant plus
les images qu'on avait à faire à des peuples illettrés. L'État
espagnol et l'Église Catholique, s'appuyant l'un sur l'autre,
exercèrent un puissant contrôle sur la diffusion des idées, et
éliminèrent tout ce qui pouvait écarter les gens de la pensée
catholique espagnole. C'est une des raisons pour lesquelles, dans
leur majorité, les expressions artistiques coloniales sont en
étroite relation avec la thématique religieuse. Ce qui ne signifie
nullement qu'il n'y ait eu un espace pour d'autres manifestations,
par exemple dans le domaine de la Musique, ou des arts appliqués,
comme l'Orfèvrerie, la Menuiserie, la Broderie et la Vannerie
|5
.
Les villes récemment fondées s'ornèrent ainsi d'Églises et de
Couvents. Les premiers temps, ceuxci furent décorés à l'intérieur
de peintures murales, dont on étudie actuellement les
significations symboliques. D'une part, en effet, les techniques
modernes de restauration des peintures ont permis de les récupérer,
et d'autre part la recherche contemporaine en histoire s'est
intéressée aux idées messianiques dominantes de l'époque, qui,
vraisemblablement, guidèrent ces premières évangélisations. Plus
tard, ces mêmes murs se parèrent de somptueux autels sculptés dans
le bois et recouverts de lamelles d'or. Dans les niches, on
installa une multitude d'images du Christ, de la Vierge, des Saints
et des Saintes, travaillées aussi bien en bois sculpté que sous la
forme de peintures sur toile, plaques ou planches de cuivre, et
offertes à la vénération des fidèles.
Dès le début, se formèrent les Confréries. C'étaient des
associations de croyants qui se plaçaient sous la protection de tel
ou tel Saint, comme patron. Elles ne servaient pas seulement à
maintenir le culte, mais aussi à recueillir les donations qui
contribuaient à l'enrichissement des Églises, et à regrouper les
fidèles qui exerçaient un même métier, ou appartenaient au même
groupe social, pour leur offrir une aide mutuelle, un peu à la
manière des corporations médiévales, qui ne sont pas aussi
répandues en Amérique qu' elles le furent au MoyenÂge en
Europe.
Sur toute l'étendue du territoire se créèrent des centres
urbains, et en 1500 fut instaurée à Santafé la Royale Audience,
centre du gouvernement représentatif du Roi d'Espagne. A la
différence du Mexique ou du Pérou, notre territoire ne fut désigné
sous l'appellation de Vice-Royaume que bien plus tard, lorsque le
XVIII ÉME siècle était déjà bien entamé, en 1739; c'est alors qu'il
devint, faisant un tout avec les Capitaineries Générales de Quito
et du Venezuela, le Vice-Royaume de la Nouvelle-Grenade
|6
.
Expressions de la Culture espagnole en Amérique.
L'exposition que nous présentons aujourd'hui est un échantillon
de l'extraordinaire richesse dont s'enorgueillirent les églises et
les foyers coloniaux, et de la diversité des expressions de l'art
américain de l'époque coloniale.
Nous avons voulu à travers elle montrer une synthèse des formes
qu'a prises la diffusion des principaux mystères de la religion
catholique dans une région spécifique d'Amérique: la ville de
Popayán, au sud-ouest du territoire de la Nouvelle-Grenade.
Pour pénétrer la signification de l'art colonial et en
comprendre les diverses manifestations, il faut tenir compte de la
situation particulière qui était celle de l'Espagne elle-même dans
le cadre européen. D'une part, elle conservait de nombreuses
traditions médiévales, tant au sein de ses institutions que dans
les comportements et les conceptions de l'existence. Elle avait
subi, pendant plus de huit siècles d'occupation, l'influence de la
culture arabe, et, au moment de la conquête, elle était, pour des
raisons politiques et familiales, en relation étroite avec certains
royaumes d'Italie et avec la Flandre.
Il faut ajouter à cela le rôle important qu'elle joua pour la
défense des usages catholiques, dans la mesure où les décisions du
Concile de Trente, par exemple, furent appliquées sans réserves et
où les autorités espagnoles, en général, exercèrent une grande
vigilance sur l'information, les livres et même les personnes qu'on
devait envoyer en Amérique, et dont les idées ne pouvaient en aucun
cas contredire celles de l'Église catholique. Le roi Philippe ii,
par exemple, donna à la maison de graveurs de Plantin-Moretus de
Amberes l'exclusivité de l'approvisionnement des colonies en livres
pieux. En même temps que les livres furent diffusées les
innombrables gravures religieuses qui inondèrent les colonies et
qui, bien entendu, en sus d'alimenter la foi des populations,
inspirèrent et éduquèrent les artistes
|7
. Les indigènes, pour leur part, furent
soumis à la législation espagnole, en commençant par
l'évangélisation et par la création d'institutions comme
|l'encomienda* et la
|mita
*, destinées à tirer profit de leur main d' oeuvre
en échange de protection et d'éducation religieuse. La conquête, et
la désorganisation sociale qui en résulta, avaient eu pour effet de
réduire la population indigène à seulement dix pour cent de son
importance initiale. Cela eut pour conséquence l'apparition du
métissage, qui constitua le groupe social dominant, phénomène qui
s'étendit très rapidement dans tout le pays. La couronne d'Espagne
en faisait une recommandation, et en effet, dès les premières
années de sa domination, la plus grande partie de la population,
tout au moins en ce qui concerne ceux qui vivaient près des centres
urbains, avait déjà oublié ses dialectes, pratiquait la religion
catholique et avait assimilé peu à peu la culture européenne. De
nombreux indigènes se mêlèrent aux espagnols. Dans une moindre
mesure, il en fut de même pour les africains amenés par les colons
de la péninsule pour travailler dans les mines, ce qui donna lieu à
des réseaux complexes de métissage et de différenciation sociale
|8
. En général, tant les
indigènes que les esclaves, et naturellement les métis acceptèrent
le Baptême, et pratiquèrent, d'une façon ou d'une autre, la
religion catholique, participant activement aux rituels, lesquels,
comme nous l'avons déjà signalé, représentaient une partie
fondamentale de leur existence.
Assimilation et représentation des principaux mystères du
christianisme.
La Nativité
En raison sans doute de l'extraordinaire influence des
Franciscains en Amérique, la représentation de la Nativité de jésus
devint très populaire. Elle donna donc lieu à une importante
iconographie, non seulement en peinture, mais tout particulièrement
en sculpture, à travers les "Nativités" ou les
"Crèches". Ces représentations furent travaillées
pour les églises et les couvents, mais également amplement
diffusées dans les foyers, pour les célébrations de Noël.
La mise en scène de la Nativité donna aux artistes la liberté de
montrer, à côté des figures sacrées de Saint-Joseph, de la Vierge
et de l'Enfant, les Bergers, les Rois Mages et les Anges. Aux
animaux dont la tradition dit qu'ils accompagnèrent le Seigneur:
l'âne et le bœuf, vinrent s'ajouter de nombreux personnages
occupés à des tâches diverses. Comme nous l'avons dit, les
représentations laïques furent des plus rares dans l'iconographie
américaine. Les crèches, ainsi que d'autres scènes figurées de
temps à autre sur les paravents et autres meubles d'usage
domestique, constituent précisément les seules images qui nous
donnent l'occasion d'avoir une vague idée des usages et coutumes
des gens de cette époque.
Les artistes de Quito développèrent une excellente technique de
sculpture en bois, dont le résultat final peut facilement se
comparer avec celui de la porcelaine. Même si son origine est
clairement européenne, le style de Quito se révéla très créatif et
original, et se substitua même dans le commerce aux oeuvres
provenant des ateliers de Grenade et de Séville
|9
.
En peinture, on peut trouver les compositions les plus variées.
Nombre d'entre elles s'inspirent de gravures européennes. Les
gravures les plus connues et les plus diffusées furent celles de
Martin de Vos, Sadeler, Vriedeman de Vries, Wiericx, Adrien et jean
de Collaert, Cornelius Galle et Schelte de Bolswert. Ce dernier fut
le plus grand diffuseur de l'œuvre de Petrus Paulus Rubens en
Amérique. On trouve aussi les gravures des artistes français
Jacques et François Chereau, qui inspirèrent les oeuvres de la
Nouvelle Grenade. Le tableau de Gregorio Vásquez de Arce y
Ceballos, intitulé
|La Sainte Famille, connu également sous
le nom de
|Les Deux Trinités, car il fait allusion à la
trinité divine et humaine, fut copié par l'artiste national d'une
gravure de Schelte de Bolswert, réalisée à partir d'une oeuvre de
Rubens. Cela illustre bien la démarche selon laquelle les artistes
s'inspiraient des gravures, en modifiaient certains éléments, en
ajoutaient d' autres, les paraient de couleurs, leur donnant ainsi
une nouvelle touche, et leur conférant dans bien des cas un
caractère original, de l'ordre d'une relecture, où réside la plus
grande valeur et le charme de ces œuvres
|L'iconographie mariale
L'un des points les plus délicats de la polémique entre
catholiques et protestants fut le thème de la Virginité de Marie.
Aux attaques des protestants, qui lui refusaient l'extraordinaire
reconnaissance que lui avaient, durant des siècles, prodiguée les
fidèles, l'Église catholique réagit vigoureusement, recourant non
seulement aux théologiens mais aussi et surtout aux artistes
|10
. Dans tout le
monde catholique, on consacra des autels aux diverses invocations
de Marie, et son culte fut entièrement rénové. L'Amérique ne fut
pas étrangère à ce phénomène. On peut même
dire qu'elle devint le dépositaire de la plupart des invocations
à Marie, et même certaines d'entre elles, considérées comme
miraculeuses, éveillèrent une grande dévotion, qui s'est maintenue
jusqu'à aujourd'hui. C'est le cas de la Vierge de Guadalupe, au
Mexique, qui tire son origine de l'Immaculée Conception, de la
Vierge de Quito, qui dérive de la Femme de l'Apocalypse; de la
Vierge du Rosaire de Chiquinquirà, et de la Vierge de Topo** laquelle provient d'un
modèle espagnol de Piété, du maître Luis de Morales, surnommé Le
Divin, en Nouvelle-Grenade.
La série mariale des Cortez et son rapport avec les gravures de
l'artiste Gottfried Bernhard Goetz (1708-1774)
Cette série, dont on dit qu'elle fut peinte à Popayán par les
frères Antonio et Nicolas Cortez, vers 1787, s'inspira, comme l'a
démontré Santiago Sebastiàn, d'un ensemble de gravures originales
de Gottfried Bernhard Goëtz, artiste de l'école d'Augsbourg, qui
travailla avec les frères Klauber
|11
. Elle constitue un exemple intéressant
de la manière dont les maîtres américains
"s'appropriaient" les gravures. Elle révèle aussi
la présence dans l'art colonial de la technique inspirée des
peintres flamands pour peindre sur des plaques de cuivre. De plus,
les superbes cadres de ces oeuvres furent travaillés en argent
repoussé et ciselé. Leur style rococo s'accorde très bien avec les
compositions picturales, qui abondent en courbes, contre-courbes,
rocailles et grands mouvements propres à ce style.
La Vierge de l'Apocalypse et la présence notable des Anges dans
l'iconographie américaine
Ces dernières années on a vu s'éveiller dans le monde un
extraordinaire intérêt pour les Hiérarchies Angéliques.
Curieusement, à la différence de l'iconographie européenne du
Baroque, les représentations de Séries Angéliques furent plus
fréquentes en Amérique, particulièrement celles des Archanges
guerriers. Il n'existe pas à cette heure une explication
entièrement satisfaisante de ce fait. L'historienne Teresa Gisbert,
se référant aux Archanges Arquebusiers de l'
|altiplano
péruvien, est d'avis que les européens en Amérique avaient besoin
de "puissants protecteurs"
|12
. La présence de ces Anges peut aussi
avoir un rapport avec l'intérêt qu'éveilla à nouveau dans le
Baroque l' oeuvre de Denys l' Aréopagite pour les Hiérarchies
Angéliques, dans son traité sur les anges, amplement diffusé dans
les colonies, et qui suggère une étroite correspondance entre ces
êtres spirituels et les astres
|13
.
Les Anges de Sopó, comme on les appelle, constituent une série
vraiment admirable de par leur délicate facture qui en fait des
pièces uniques au sein de l'iconographie américaine. Nous ne savons
rien de leur origine, puisque, comme c'est le cas de la plupart des
oeuvres coloniales, elles n'étaient pas signées. Lé document le
plus ancien situe la série dans l'église doctrinaire*** d'un village d'indiens, Sopó, près
de Santafé de Bogotà, à partir de 1780. Il s'agit d'un ensemble de
Douze Archanges, parmi lesquels on trouve, en plus de ceux que
mentionne la Bible (Michel, Raphäel et Gabriel), d'autres figures
qui apparaissent dans les Évangiles Apocryphes: Uriel, Geudiel,
Seactiel, Barachiel, Piel, Esriel, Laruel, Lad.. (iel?) et l'Ange
Gardien
|14
.
I est intéressant d'observer qu'on représente aussi en
Amérique, beaucoup plus fréquemment qu'en Europe, les Saints ailés.
Ce sont ceux dont on dit que le Seigneur leur a confié, comme aux
anges, aux archanges ou aux Évangélistes, une mission divine, et
qui portent donc des ailes comme attribut. C'est le cas de Domingo
de Guzmán, Vicente Ferrer et François d'Assise
|15
. La représentation de la
Vierge de l'Apocalypse date des premières années de la
colonisation, en tant que patronne des Franciscains. Cependant,
c'est à Quito, au début du XVIII ÈME siècle, que ce thème fut
choisi par le sculpteur Bernardo de Legarda, qui, vers 1734, le
développa avec une originalité et une élégance extraordinaires. Il
s'agit de l'image de la Vierge ailée, couronnée d'étoiles, avec un
mystérieux rayon à lignes mixtes, dirigé vers la tête d'un serpent,
et la lune sous ses pieds. Le mouvement exceptionnel de son habit
prend racine dans l'axe courbe qui structure la sculpture
16
.La ferveur
populaire désigna cette représentation sous le nom de la Vierge de
Quito, et son modèle iconographique se répandit sur tout le
territoire de la Nouvelle Grenade. L'oeuvre s'inspire de très près
du texte biblique qui dit: "Et un grand signe apparut dans
le ciel: une femme revêtue de soleil, avec la lune sous ses pieds,
et sur sa tête une couronne d'étoiles... Et on vit un autre signe
du ciel: voici un grand dragon vermeil, avec sept têtes et dix
cornes et sur ses têtes sept diadèmes... Et la Femme reçut deux
grandes ailes d'aigle, pour pouvoir échapper dans le désert à la
présence du serpent... (
|Apocalypse 11, chapitre 1 2,
versets 1 et sqq.)
La Passion
Le culte de l'Enfant jésus se répandit en Amérique grâce aux
jésuites. Son image, aussi bien peinte que sculptée, fut vénérée en
tous lieux, dans les tenues les plus variées: en voyageur, en
Évêque, en jésuite, vêtu d'habits assortis à ceux de la Vierge dans
ses diverses invocations, ou de soutanes aux couleurs liturgiques,
etc.
L'art baroque catholique disposait de nombreuses ressources pour
émouvoir les fidèles. Il fit appel à un réalisme tout particulier
pour représenter la Vie du Christ, aussi bien dans les scènes les
plus douloureuses que dans celles de la tendresse la plus infinie.
C'est ainsi que nous pouvons voir l'enfant jésus depuis son
enfance, dans la Crèche, ou dans les bras de Marie, jusqu'aux
représentations de sa Passion, de la Crucifixion et de la Mort,
travaillées selon une esthétique profondément dramatique. Les
artistes italiens et espagnols peignaient ou sculptaient des images
de l'Enfant jésus dans des scènes prémonitoires: on retrouve une
scène similaire dans une sculpture d'un habile artiste inconnu de
Quito, où l'Enfant porte la croix
|17
.
La dramatisation des scènes essentielles de la Passion, de la
Crucifixion et de la Résurrection du Christ forme ce que nous
connaissons dans le monde catholique sous le nom de Semaine Sainte,
ou Semaine Majeure. Encore aujourd'hui tous les fidèles, dans
pratiquement toutes les villes, participent à ces célébrations,
dont les plus remarquables ont lieu à Popayán et à Mompox. Dans une
ambiance très solennelle, avancent par les rues les
"
|Pasos"(
|Estrades) des
Processions, où les fidèles portent les grandes figures sculptées
et revêtues de costumes. Ces "
|Pasos"
sont ornés de riches tissus, de bijoux et de fins objets d'argent,
parmi lesquels se distinguent, par exemple, le Trône du Seigneur,
le Rayon de la Douloureuse, énorme diadème d'argent qui fait
resplendir la Vierge Marie, ou encore les innombrables plaques
d'argent repoussé, appelées "
|mallas"ou
"
|mariolas", et qui éclairent son
passage.
L'Eucharistie
Le culte de l'Eucharistie est l'un des plus importants pour la
Foi catholique, en raison de sa profonde signification symbolique,
puisqu'il incarne la Résurrection et la présence véritable du
Christ dans l'Hostie consacrée. L'Église a exalté l'Eucharistie de
la manière la plus intense à partir de la célébration de la Fête du
Corpus Christi. Bien qu'on parle déjà de processions en Espagne à
partir du VII ÈME siècle, certains affirment que l'origine de cette
Fête se situe à Gérone au XIV ème siècle. Elle parvint en
Nouvelle-Grenade par l'intermédiaire du frère Cristóbal de Torres,
et sa caractéristique fut d'être une fête très gaie, pleine de
couleur et d'imagination. L'élément principal en était bien entendu
l'Ostensoir, que suivaient dans les processions, comme en Espagne,
les défilés de géants, la "tarasque" et des
jeunes filles portant des éléments symboliques, comme l'Arche, des
pains, de l'encens, des paniers de fleurs. On construisait très
souvent des "Paradis terrestres", avec la
participation d'enfants qui représentaient Adam et Eve, entourés de
plantes, de fruits, de fleurs, d'oiseaux et d'animaux, parfois
sauvages, endormis pour l'occasion, de façon temporaire, par des
plantes psychotropes. C'est là un exemple clair de la signification
dont le Baroque voulut imprégner ces célébrations, qui utilisaient
l'art pour faire une offrance permanente à Dieu à partir des fruits
de la nature
|18
.
A la différence des grands Ostensoirs espagnols de la
Renaissance, dont les magistrales formes architectoniques évoquent
les cathédrales gothiques, commencent à apparaître au milieu du XVI
ème siècle les Ostensoirs du Soleil, ainsi dénommés en raison de
leur forme. Une élégante colonne, qui surgit d'un socle, soutient
un soleil radieux, entouré de rayons. On ne connaît pas avec
exactitude les raisons qui ont poussé à modifier un style appuyé
sur une aussi longue tradition. Il y a probablement là des
implications théologiques et idéologiques, en rapport avec les
processus d'évangélisation. Il n'y a pas de doute que certains
secteurs de l' Eglise catholique, en particulier les Jésuites,
insistèrent sur l'identification du Christ avec le Soleil de la
justice, le Soleil de la Droiture. Comme on trouvait dans les
traditions des indigènes celle de l'adoration du soleil, il est
probable que cela ne fut pas trop difficile pour eux d'accepter
cette allégorie chrétienne qui avait une telle similitude avec
leurs anciennes croyances. Le culte solaire possède une indéniable
universalité, et englobe, comme nous l'avons vu, les cultures
précolombiennes. La fête du Dieu-Soleil, chez les incas, appelée
Inti-Raimi, tout comme celle d'Osiris ou d'Atys, se célébrait à
l'équinoxe du printemps, c'est à dire au début du mois de juin.
Pour sa part, l'église chrétienne célèbre aussi la Fête du Corpus
Christi au mois de juin, puisqu'elle a lieu le jeudi qui suit le
premier Dimanche de la Pentecôte. Et de même qu'on considère le 2 5
décembre comme la date de la naissance du Christ, de même les
civilisations anciennes célébraient la Naissance de Mitra ou celle
de la Déesse Céleste, que les sémites appelèrent Vierge Céleste,
car ce jour était signalé comme celui de la "Naissance du
Soleil", puisque, à partir de lui, les jours...
"commençaient à s'allonger, et leur pouvoir augmentait à
partir de ce moment critique"...
19
Dans certains textes coloniaux il est fréquent de trouver
l'allusion à un "Ostensoir qui contenait le Soleil
Consacré"; quand on mentionne l'Eucharistie, on la compare
également au Soleil Divin. A Tunja, par exemple, abondent les
Soleils Figurés. L'un des plus intéressants coiffe le dôme de
l'Autel Principal de l'église de Santa Clara.
Cette Exposition présente trois exemples d'Ostensoirs dont le
dessin est empreint de significations symboliques profondes. Ce
sont: l'Ostensoir de Morales, l'Ostensoir de San Augustin et
l'Ostensoir de San Francisco, appelé "Le
Bicéphale". L'Ostensoir de Morales, ainsi appelé parce
qu'il appartint à un village du même nom situé à proximité de
Popayán, est un Ostensoir qui paraît correspondre à une période de
transition entre la Renaissance et le Baroque. Dans sa partie
supérieure il présente deux visages face à face, selon la manière
des masques de la Renaissance tardive. Il est probable également
qu'il ait été à l'origine un Reliquaire et qu'on l'ait ensuite
adapté comme Ostensoir. Il est d'argent doré, ciselé et repoussé.
Il est accompagné d'un calice de facture identique. Il est daté de
1617, mais le nom de son auteur n'est malheureusement pas
mentionné.
L'orfèvre José de l'Eglise travailla en 1740 un bel Ostensoir
d'or fondu et assemblé, dont nous ne connaissons du dessin original
que la partie supérieure, car, pour financer la Campagne de
l'Indépendance du Sud, en 1814, le général Antonio Nariño,
Précurseur de l'Indépendance, en disposa comme d'une autre grande
quantité de bijoux de la région. Le socle de l'Ostensoir a été
refait en 1868. Le Soleil est surmonté par une allégorie de la
Sainte Trinité. Le magnifique travail de l'or est enrichi
d'émeraudes, de rubis, de topazes et de diamants, en plus de riches
émaux.
Un des ostensoirs les plus beaux est celui qu'on appelle
"Le Bicéphale", et qui appartint à l' Eglise de
San Francisco de Popayán. On l'attribue aux orfèvres Antonio
Rodriguez et N. Alvarez. On en trouve la mention au XVIII ème
siècle. Comme son nom l'indique, il a été travaillé à partir de
l'emblème de l'aigle à deux têtes. L'artiste a trouvé une solution
esthétique intéressante en faisant surgir de la poitrine de l'aigle
le viril de l'Ostensoir, et en transformant les ailes en rayons qui
lui donnent sa splendeur. L'aigle Bicéphale, d'origine très
ancienne, a été utilisé dans l'Héraldique. Il symbolise la Royauté
et la Résurrection. Pour les vertus, il représente le courage et la
force. On le montre en général de face, les ailes déployées et la
queue étalée, pour signifier le courage et l'agilité. En Espagne,
son usage remonte aux Rois Goths" pour lesquels il était
le symbole de leur ample pouvoir sur l'est et l'ouest
20
. Les Rois Catholiques
l'adoptèrent pour orner leur blason. Il faut rappeler que l'aigle
est aussi l'attribut de Saint Jean Évangéliste (
|Apocalypse
4, 7), et que, par coïncidence, c'est lors d'une fête de la
Saint-Jean qu'eut lieu la proclamation d' Isabel comme reine de
Castille et de León
20
Les espagnols
donnèrent à cet évènement un caractère prémonitoire
21
. La présence de l'Aigle
Bicéphale dans l'héraldique espagnole perdure jusqu'à la fin du
XVII ÈME Siècle, quand, avec la mort de Charles II l'Ensorcelé
prend fin le royaume des Habsbourgs. Cependant, on continuera à
l'utiliser en Amérique, où il conserve une signification
religieuse. Pour le Christianisme, l'Aigle est symbole de
résurrection: "Celui qui assouvit ta bouche avec le bien,
de façon à ce que tu rajeunisses comme l'aigle"
(
|Psaume 103, v. 5) Et Saint Ambroise dit: "Il
n'existe, à proprement parler, qu'un seul et véritable Aigle: Jésus
Christ Notre Seigneur, dont la jeunesse revient au moment même où
il ressuscite d'entre les morts".
|
*
|
Note du traducteur: l'
|encomienda et la
|mita
sont des structures sociales similaires au système féodal.
|
|
**
|
Note du traducteur: "Topo", "La
Taupe" est le nom d'un hameau où se produisit la
rénovation miraculeuse de cette statue de la Vierge.
|
|
***
|
Note du traducteur: églises où on enseignait le catéchisme aux
indigènes.
|
NOTES BIBLIOGRAPHIQUES
|
|
1
|
Gheerbrandt Alain,
|El Amazonas, un gigante herido, Ed.
Aguilar, Madrid, 1989.
|
|
|
2
|
Friede, Juan, "La conquista del territorio y el
poblamiento," dans
|Nueva Historia de Colombia,
Ed. Planeta, t.. i, Bogotá, 1989, pages 69-r 15.
|
|
|
3
|
Sebastián López, Santiago,
|El Barroco Iberoamericano
Mensaje Iconográfico, Encuentro Editores, Madrid, 199 o, Pág.
50.
|
|
|
4
|
Sebastián López, Santiago,
|Contrarreforma y Barroco,
Alianza Forma, Madrid, 1981, pages 6191.
|
|
|
5
|
Ortiz, Sergio Elías, "Nuevo Reino de
Granada", dans
|Historia Extensa de Colombia, vol
4 N°i-2, Bogotá, 1970, pages 29-38.
|
|
|
6
|
Fajardo de Rueda, Marta,
|Art in the Viceroyalty of New
Granada, dans Barroco de la Nueva Granada, Colonial Art from
Colombia and Ecuador, American Society, New York, 199 2.
|
|
|
7
|
Sebastián López, Santiago, La importancia de los grabados en la
cultura Neogranadina, dans
|Anuario Colombiano de Historia
Social y de la Cultura, vol. 2, N° 3, Universidad Nacional de
Colombia, Bogotá, 1965.
|
|
|
8
|
Jaramillo Uribe, Jaime, "Mestizaje y diferenciación
social en el Nuevo Reino de Granada", dans
|Ensayos de
Historia Social, Bogotá, 196 o, pages 65 sqq.
|
|
|
9
|
Palmer, Gabrielle G.,
|Sculpture in the Kingdom of
Quito, University of New Mexico Press, Albuquerque, 1987, page
76.
|
|
|
10
|
Mâle, Émile,
|El Barroco. El arte religioso del siglo
XVIII. Encuentro Editores, Madrid, 1985, pages 49-50.
|
|
|
11
|
Sebastián López, Santiago, "La serie de los Cortez del
palacio Arzobispal", dans
|Arte religioso en
Popayán, Museo de arte religioso, Banco de la República,
Bogotá, 1986, pages 26-36.
|
|
|
12
|
Gisbert, Teresa, "Andean Painting-Gloria in Excelsis.
The Virgin and the Angels" dans
|Viceregal Painting of
Peru and Bolivia, New York, 1986, pages 22-23
|
|
|
13
|
Dans les bibliothèques anciennes de Colombie, on trouve, avec
une fréquence inusitée, des exemplaires de l' Oeuvre complète de
Denys l'Ar éopagite, qui contient:
|Las jerarquías Angélicas,
Los Nombres de Dios y las Epístolas.
|
|
|
14
|
Gamboa Hinestrosa, Pablo,
|La pintura apócrifa en el arte
colonial, Los doce arcángeles de Sopó, Ed. Universidad
Nacional de Colombia, Bogotá, 1996, pages 81-123
|
|
|
15
|
Lara, Jaime, "Stational liturgy and eschatological
architecture in the New World of the Sixteenth Century",
thèse de doctorat, Berkeley University, 1996, inédit.
|
|
|
16
|
Palmer, Gabrielle G., Op. Cit., page 76
|
|
|
17
|
Praz, Mario,
|Imágenes del Barroco (estudios de
Emblemática), Ed. Siruela, Madrid, 1989, page 164.
|
|
|
18
|
De la Maza, Francisco, "Cinco cartas barrocas desde
Madrid" dans
|Cuadernos Americanos, Vol. 99,
Madrid, 1958, page 178.
|
|
|
19
|
Frazer, James,
|La rama dorada. Magia y religión, FCE,
México, 1993, pages 41 2-418.
|
|
|
20
|
Saavedra Fajardo, Diego de,
|Corona gótica, Ed Aguilar,
Madrid, 1944, page 40.
|
|
|
21
|
Fajardo de Rueda, Marta, "La orfebrería colonial en
Popayán," dans
|Revista Hispanoamericana N° 15,
Santiago de Cali, 1994, pages 13-21 .
|
|