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L'envolée baroque de Popayán
CHRISTINE BUCI-GLUCKSMANN
"Un grand signe apparut dans le ciel: une femme, vêtue
du soleil, la lune sous les pieds, et sur la tête une couronne de
douze étoiles. ... Alors un autre signe apparut dans le ciel:
c'était un grand dragon rouge de feu. Il avait sept têtes et dix
cornes, et sur ses pieds, sept diadèmes... le dragon se posta
devant la femme qui allait enfanter, afin de dévorer l'enfant dès
sa naissance". C'est en ces termes que l'Apocalypse décrit
le surgissement de cette étonnante Vierge ailée, de provenance
byzantine, avant de réapparaître étrangement sur une fresque de
Pompeï, et de devenir un motif spécifique du baroque colombien ou
équatorien, et de celui de Popayán en particulier. Un signe, un
surgissement, une apparition au sens fort. Tels les grands anges du
baroque italien ou espagnol, "La Vierge ailée" de
Bernardo de Legarda, figure d'apparition et d'envol, comme les
grands aigles des Andes que l'on retrouve partout à Popayán, se
déploie à la frontière de deux mondes. D'un côté, elle s'envole de
ses ailes d'or et de sa couronne étoilée, comme emportée par son
"signe" divin et sa foudre d'or zigzagante. Mais
de l'autre, elle regarde ce qui se passe en bas, où elle écrase de
ses pieds et de ses deux tranchants de lune, les forces obscures du
démon, le dragon apocalyptique devenu serpent du péché chrétien.
Car elle s'envole à partir d'un bien étrange socle, réalisé par les
artisans de Popayán, même si Bernardo de Legarda était un sculpteur
de Quito. On y voit tout d'abord un hexagone comportant un quadrant
solaire à la Dürer. Puis, une immense sphère-monde en argent,
coupée par l'équateur, comme celle que porte le Christ Pantocrator
des cartes médiévales. Et enfin cette fleur mystérieuse, sorte de
lys-calice, que l'on repère dans nombre d'encensoirs de Popayán. La
terre comme un horizon mesurable, la sphère tel un oeilmonde qui
réfracte et reflète toute la lumière immanente et sacralisante des
évènements, et cette fleur mariale, hautement symbolique, à la
semblance des lys angéliques des Annonciations: autant d'éléments
allégoriques du surgissement apocalyptique de la Vierge, sortie de
nuit et apparaissant avec les étoiles. Sur son globe-monde, elle
s'élève là, toute "vêtue du soleil" d'un bois
polychrome aux couleurs d'or et aux riches broderies, ses ailes du
salut déployées, celle d'une future naissance et celle d'une
Assomption. Or la lune terrassant le dragon-serpent, fut bien cette
Mère universelle du monde, de "la Madone assise sur un
Croissant de Lune" de Dürer à la Pachamama, déesse inca de
la Terre propre aux cultures préhispaniques.
De toutes les sculptures, peintures et objets religieux exposés
à Paris, drapés et enveloppés dans leur scénographie toute en
courbures, la Vierge ailée est le symbole, le symptôme et peut-être
même la métaphore de tout baroque de Popayán. De son envolée et de
son envol. Le corpus iconographique est connu et l'on y repère sans
mal, les attributs du culte marial propre à la Contre-Réforme dans
cette région. On retrouve en effet ce même motif de la Vierge ailée
à Quito, où elle n'est pas supportée par le socle géo-esthétique du
monde mais pas une cohorte d'anges. Et l'on sait que dès 1760 la
"Tota Pulchra" fut décrétée patronne des colonies
espagnoles. Sorte de mère mythique, elle relavait le
"maternel" sacré antérieur, comme ce fut le cas
de la Vierge de la Guadaloupe à Mexico. Mais à Popayán, si marquée
au seizième siècle par la culture andalouse et par la prodigieuse
richesse de l'or --pillé dans les tombes par les conquérants
espagnols puis extraits des eaux par les esclaves noirs et les
indiens- la "Vierge ailée" prend tout son vol
baroque. Elle est même le point de rencontre de deux traits
stylistiques essentiels du baroque: l'art du mouvement et du pli à
l'infini, et celui de l'éphémère, d'un instant arrêté, armée des
affects et de la dévotion, visant à convaincre les
"indigènes" et à suggérer la méditation. Une
sorte d'image extérieure pour une image intérieure selon la
tradition du Concile de Trente, où l'on doit visualiser les récits
chrétiens, pour les intérioriser et créer un "chiffre
intellectuel", comme le veut la théorie jésuite de
l'imagination. "Voir des yeux de l'imagination"
comme l'écrivait Loyola, afin de susciter ce
"signe" dont parle l'Apocalypse. Un signe au
demeurant aussi ambigu que l'art baroque. On y fonde le sens en
matière et en une texture sensuelle, et la méditation, fût-elle
religieuse, passe toujours par la jouissance du corps et des
affects, plus ou moins théâtralisés. Car si tout baroque implique
bien un dispositif où "Être c'est Voir", jusqu'à
se perdre dans l'extase de l'aveuglement ou des ténèbres, ici la
vision religieuse ne débouche pourtant pas sur cette torsion folle
que souhaitait Gracian: avoir un oeil pour "voir le
voir", pratiquer un regard anamorphique, une
"Folie du voir"
|1
. Ici les torsions et les envolées des
vêtements de cette Vierge de l'Apocalypse, figure s'il en est d'une
Église militante terrassant les "démons"
infidèles, dévoilent presque leur sagesse mondaine.
Certes, il y a bien ces mouvements de la matière et des
textures: plis, déplis, replis des bois polychromes enveloppant la
Vierge comme les Archanges et les saints de leur manteau de lumière
et de reflets. Mais cette extraordinaire richesse décorative
manifeste une retenue, voire un retrait, plus proche de Borromini
que du Bernin. Les gestes indiquent juste l'action, et surtout ce
visage marial si fin, si lisse, les yeux légèrement inclinés et
baissés, un visage quasi enfantin, qui me fait songer à ces vierges
d'enfance, la "Macarena" et les autres des
"Pasos" de Séville durant la Semaine Sainte, que
l'on retrouve dans celle de Popayán. Or ces visages et ces mains
ont toute une histoire. Ce sont en fait des masques de cuivre à
l'identique (vierge ou ange), peints et retravaillés à la vessie de
bouc, pour restituer ces carnations si fragiles, ces blancs juste
rosés de la peau, comme préservés des outrages du temps.
"La Vierge ailée" est immaculée et toute
jeunesse, marquée en son arrêt, absorbée et quasi méditative. Si
bien qu'entre les replis de la matière et ses plis de l'âme, entre
son envolée vers des sensations célestes et cet sorte d'appel vers
le bas, créé par le socle et l'écrasement du serpent, elle est un
immense trait d'union entre les deux mondes du baroque. Entre le
ciel et terre, la grâce et la force, elle réalise cette
"chute vers le haut" dont parlait Octavio Paz.
Une chute qui évite tout excès passionnel, toute convulsion
frémissante ou excessive, et qui me paraît caractériser tout l'art
de Popayán.
En effet, à la différences des grandes façades ornementées,
voire surchargées des Églises de Potosi, Quito ou Puebla (avec leur
revêtement d'or à l'intérieur), ici l'architecture reste souvent
plate et blanche, ce fameux blanc imposé par l'Inquisition pour
combattre l'ocre arabe. Sise dans une vallée au cœur de Andes,
Popayán reconstruite depuis le dernier tremblement de terre, me
rappelle dans son éclat le maniérisme géométrique blanchi de
l'Andalousie, à Cadix ou Huelva. Comme la Vierge ailée, elle surgit
dans la lumière de sa propre magie. Aussi y -a-t-il comme une
scission entre les extérieurs blancs, plats, parfois réguliers, et
les rétables, sculptures et objets du culte -ostensoirs, calices et
reposoirs- d'une infinie richesse, qui témoignent de la puissance
et de la magnificence du pouvoir colonial et religieux de
l'Espagne. Car ce même baroque paradoxal d'une démesure mesurée, si
l' on peut employer un tel terme, habite également cet enfant jésus
tendrement endormi sur la Croix. Là encore, le motif allégorique
propre à la Contre-Réforme est courant. On retrouve le même enfant
jésus à Quito, tenant une tête de mort, comme dans une Vanité. En
fait, ces allégories très présentes dans l'Espagne du XVI et XVII
siècles, (Cf.
|L'enfant nu debout de Montanes à Séville),
se répandirent en Colombie grâce aux envois de sculptures
sévillanes et surtout grâce à l'influence de Zurbaran (on a évalué
à une centaine le nombre des tableaux qui lui sont attribués), et
de Murillo. Dans cet enfant dormant sur la Croix, avec tous les
symboles de la passion, Gregorio Vasquez reprend en fait un thème
de Murillo, et couple paradoxalement l'iconographie christologique
du temps (Jésus enfant, endormi, mais portant déjà les signes de
son destin), avec des éléments cosmologiques et paysagers très
présents dans tout le baroque ibéro-américain. Car cet enfant jésus
suggère des "affetti" précis: l'affliction et
plus encore la mélancolie de l'abandon au sommeil. Mais il est
comme enveloppé, protégé par cette coquillecoquillage, avec toute
ses ambivalences psychanalytiques. Symbole de la naissance et de la
fécondité, barque où l'on expose les nouveaux-nés, vulve féminine
et emblème de Saint Jacques, elle est aussi le symbole chrétien de
la tombe. "Selon la volonté divine, la nature a protégé la
chair molle du coquillage au moyen d'une solide écorce comparable
au sein maternel protecteur", peut-on lire dans le
|Bestarium du Moyen-Age....
Retenue de la Vierge, retrait de l'enfant jésus, cela m'évoque
la mélancolie diffuse et légère, qui enveloppe les lumières
vaporeuses, les tons raffinés et toutes les envolées radieuses de
Murillo. Dans sa fameuse
|Immaculée Conception de 1660, la
vierge en adolescente resplendissante, toute élégance et pureté,
porte une longue robe blanche et son manteau bleu traditionnel.
Vaporeuse sur un socle d'anges, rayonnante sur fond d' or jauni,
elle est tout réalisme et toute grâce. On n'est pas loin de la
Vierge ailée de Popayán, même si une toute autre histoire coloniale
et dominatrice s'est inscrite ici, dès la fondation de la ville en
1536. Or cette histoire a curieusement croisé en Colombie, comme
sur les hauts plateaux andins de Bolivie et du Pérou, deux époques
distinctes de l'histoire de l'art. Le maniérisme influencé par
l'Italie (Cf. le rôle de Bernardo Pitti, formé au maniérisme de
Vasari avant de devenir jésuite) et par la culture picturale et
architecturale andalouse, et le baroque de la Contre-Réforme qui
dominera à partir de 1650. Au point que l'on pourrait parfois
parler à Popayán d'un "maniérisme baroque". Art
des surfaces, de la découpe et du plan à l'infini, le maniérisme
gouverne toute l'emblématique de Tunja, avec son étonnant programme
d'éléments animaliers et végétaux à la Dürer. Comme l'a montré
Santiago Sebastian dans
|Le baroque ibéro-américain, ce
programme emblématique renvoie à la pénétration du Livre des
emblèmes d'Alciati, et les figures maniéristes-baroques des
emblèmes et des allégories auront un rôle essentiel dans la culture
coloniale
|2
. Dès
lors, la rencontre baroque inédite entre la fulgurance des
textures, la richesse très vive des coloris et la retenue
bouleversante des visages et des gestes, pourrait renvoyer à cette
histoire complexe, propre à un "maniérisme
baroque" s'enracinant dans toute une culture
pré-hispanique.
A moins qu'autre chose ne surgisse là, dont témoigneraient la
peinture et l'orfèvrerie avec leurs motifs plus christiques: la
douleur, son silence et son "réalisme" décoratif.
Immense "Christ" de la passion, avec sa Croix de
bois d'un seul tenant, et ce travail d'orfèvrerie raffiné, que l'on
retrouve dans tous les objets religieux de Popayán, dont l'
étonnant "Ostensoirs à deux têtes". On sait que
le travail de l'orfèvrerie est une tradition indienne qui remonte
au VIII siècle avant Jésus-Christ, et dont parlent tous les
chroniqueurs espagnols de la Conquête. Car l'or comme le soleil
avaient une fonction magique, et les indiens étaient passés maîtres
dans l'art des alliages, dont celui de l'or et de l'argent (Cf. le
Musée de l'Or de Bogota). Mais l'orfèvrerie si précieuse de l'âge
baroque relève en fait d'un métissage culturel entre la tradition
pré-hispanique et celles des marranes (juifs) chassés d'Espagne.
Histoire d'exil et de domination en somme. Ainsi
"L'ostensoir de San Francisco", avec tout son
travail de l'émail et du sertissage des émeraudes et des pierres
précieuses, se présente comme une immense
"soleil". On sait que les Princes Incas portaient
ces Soleils mythiques et divins comme des symboles du sacré et de
leur pouvoir, et que les fils des caciques dirigeant les quartiers
des villes se déplaçaient avec un ostensoir en or. Mais le soleil
est aussi la pierre centrale des Croix byzantines, où il figure le
Christ. Dans l'ostensoir de San Francisco, Dieu, Soleil de tous les
soleils, trône au sommet, englobant de ses bras ouverts le monde et
ses attributs (cf. le croissant de lune ). Même métissage culturel
dans le merveilleux "Ostensoir à deux têtes
d'Aigle". Il ne s'agit pas de celui des Habsbourg
d'Espagne comme on l'a cru. Mais bien de cet Aigle des Andes, motif
indien si ancien qu'on en a trouvé la trace dans les sites
archéologiques de la Sierra Nevada de Santa Marta. Ici, il vous
dévisage de son oeil de rubis et de feu, sans doute pour faire fuir
le Diable. Dans le récit d' Hildegarde de Bingen du
|liber
sustilitatum, le Diable ne "recule-t-il pas devant
les pierres précieuses ; il les déteste et les méprise parce
qu'elles lui rappellent qu'elles brillaient déjà de tout leur éclat
avant qu'il ne sombre au sommet de sa magnificence". A
travers ces entrelacs, arabesques, incrustations, tous ces motifs
animaliers et floraux devenus purs abstracts, le décoratif
religieux de Popayán renvoie à cette "volonté
d'art" (Riegl) propre aux stylistiques de la décoration.
En fait, toute cette esthétique et symbolique du
"précieux" me fait toujours penser à un très beau
texte de Federico Garcia Lorca sur la culture grenadine et son
"esthétique du minuscule"
|3
. C'est comme s'il fallait limiter, voire
"domestiquer l'illimité", l'infinité baroque,
dans le très petit, et dans des objets cultuels de dimension
usuelle. Les pierres, avec toute leur symbolique et leur brillance,
créent une énergie spatialisante de la couleur sur le fonds sculpté
de l'or. Un éclat ou un "éclair de l'Être", à
l'image des émaux cloisonnés ou des tessères byzantines. La
Jérusalem Céleste d'après la fin du monde n'était-elle pas
construite de pierres précieuses aux couleurs différentes, qui
représentaient dans leur pureté et leur scintillement les eaux des
sources du paradis ? Les pierres précieuses chatoient toujours d'un
éclat multiple. Modèle du paradis, du ciel, du divin ou des
architectures parfaites, elles sont aussi chez les marranes les
modèles messianiques du retour
Le très petit et le très grand, la microforme et la macroforme:
Le Christ de la passion, avec sa chevelure-tignasse créole, ses
yeux mi-clos, et son corps rosé tramé de sang, est relié à la terre
par une imperceptible guirlande d'anges minuscules tenant les
instruments de la passion. Là, une Véronique, et là une couronne
d'épines. Entre le très sublime du martyre et ces miniatures
fragiles des anges, il y a le même "entre-deux"
que dans la Vierge ailée ou "l'Ecce Homo" de
l'Aumonière. Il y a peut-être un même réalisme baroque de la
douleur décorée, cette lumière de l'abandon sans réserve dont parla
Unamuno à propos du Christ de Velasquez. Et par un curieux effet en
retour, c'est précisément cet Ecce
|Homo, cet
"Amo" qui est le patron de Popayán, et que l'on
sort dans les rues pour la Fête du travail.
Le regard, fût-il penché, modeste, blessé ou abandonné fait
croire: il parle et doit convaincre . Même dans son retrait ou son
silence, lui que porte, que supporte, cet étonnant portrait coupe ,
avec la verticale restante de la Croix,
|la Piedad d'un
anonyme du XVIII ème, avec son double cadre. Une
|Pietà
très iconique, où le Christ sculptural et indien semble un double
mimétique de la Vierge, tant le mouvement à la diagonale de son cou
et l'inclinaison de la tête de la Vierge se reflètent en une même
ligne de force abstraite et figée. Etonnante Pietà, avec sa
géométrisation "divine": le cercle, le vertical
et l'inclinaison de l'affect. Et surtout cet instant arrêté et figé
de la douleur sans phrase, que Sor Juana Inés de la Cruz appelait
paradoxalement "rhétorique du pleur". Un silence
en somme, un regard de biais, une absence comme cet autre tableau
rapporté par la légende à Isabelle la Catholique,
|La Vierge au
silence. Cette fois-ci, nous sommes apparemment dans l'espace
frontal pur de l'iconique, où la Vierge vous dévisage de sa grande
pureté. Mais ce face à face est subtilement perverti par
l'incroyable plissé blanc et ovale de la robe, et par le double
envoilement entourant la tête qui se découpe sur un fond noir orné
d'or (sans doute rajouté). Il y a là comme une imagination triste,
un deuil muet. Car si le baroque est bien "le pli à
l'infini" comme l'a écrit Gilles Deleuze, ici le pli est
purement spirituel, inflexion idéale et virtuelle, comme chez
Zurbaran qui a tant marqué l'art de Quito. Pli-suaire, pli-voile,
pli-sable ou pli ondulé, le plissé très immatériel accentue la
frontalité du regard et le lissé silencieux, la solitude, du
visage. Comme si le hiératisme de l'intense rejoignait soudainement
les envolées des Archanges et de la Vierge. Le baroque de Popayán
serait-il biface, art du plus et art du moins, mettant ensemble
deux traditions souvent opposées, celle du Bernin et celle de
Borromini, au service d'une même fin? Apologétique? Celle qu'Ignace
de Loyola définissait dans les scènes et scénarios de ses
|Exercices spirituels d'identification imaginaire:
"demander la douleur avec le Christ douloureux, le
déchirement avec le Christ déchiré".
Ces histoires, ces scènes et scénarios racontés, visent à
construire un récit par une véritable énergétique de l'expression,
que l'on trouve précisément dans les 12 tableaux sur cuivre du
cycle de Cortez dédié à la Vierge. Un mur-tableau qui invente en
plein dix-huitième siècle ce fameux principe de la collection comme
série, qui obsédera l'art moderne. Or la série présuppose toujours
un motif répété et varié, pour lui donner une force expressive ou
inexpressive. Ici, on se trouve devant une série narrative, où le
même motif de la Vierge est varié en fonction des évènements de son
histoire humaine et divine: Vierge de l'Apocalypse, Immaculée
Conception, Naissance de la Vierge, Présentation de la Vierge au
temple, Déposition, Annonciation, Visitation, Présentation de jésus
au temple, Vierge des douleurs ou du rosaire, Assomption... Tout un
cycle de Vie construit sur une même matrice. Car à travers tous ces
événements, des éléments se répètent: les cadres très chargés, le
placement et la mise en scène des corps, le fond plat bleu-vert
d'où se détachent les rouges et verts, l'éclairage d'une lumière
transcendante qui tend parfois à "l'Image
sainte", pour n'en citer que quelques uns.
En quoi consiste une telle série, réalisée à partir d'un cycle
de gravures de Gottfried Bernhard Goetz parvenues à Quito, qui sert
en fait de schéma narratif et de modèle au dessin
|4
. Un cycle de vie donc, sous
la forme spécifique chrétienne de la "Vie de"
(Jésus, Marie, des Saints, des Saintes, ou des Pères de l'Église).
Une sorte de répétions nue, dénudée, destinée à susciter
l'identification. S'agit-il encore d'un voyage ou fond du
"décoratif", où les éléments se combinent entre
eux par décrochements et différences ? Ou de la mise en oeuvre
avant la lettre d'un réseau dynamique, créant des instants
privilégiés et polyrythmiques? Tout cela sans doute, car la série
est "l'Autre dans la répétition du Même", comme
l'écrit Gilles Deleuze dans
|Différence et Répétions ( )...
Elle n'est que l'autre visage de l'allégorie, qui est
"allos-logos", discours de l'autre, mise en
langue de l'altérité. Peindre l'Autre comme le Même n'est pas là
une des grandes stratégies des religions conquérantes? Comme si
dans la situation coloniale de l'Amérique latine, le pouvoir avait
toujours eu deux visages inséparables: dominer et convaincre.
L'Autre -cette Vierge chrétienne, blanche et occidentale, ne sera
pour vous, non-chrétien, noir, indien et non occidental- que le
visage du Même. Mais un visage pris dans la relation très
spécifique à l'art baroque colonial: faire en sorte que le signe
comprenne de l'hétérogénéité, que l'enveloppe extérieure puisse
produire un effet émotionnel fort et quasi abstrait qui peut aller
jusqu'à réinscrire des signes ou traits préhispaniques dans le
baroque. Ces douze tableaux sur cuivre sont donc des
"portraits religieux" en série, et en récit, mais
ici le signe, l'image et le référent coïncident et transforment les
portraits en effigies.
C'est dire que les figures de l'extase baroques peuvent être
multiples, voire ambivalentes. Car s'il y a bien une extase par
rapt, transe et ravissement, comme celle de la Sainte-Thérèse du
Bernin jouissant-mourant du dard angélique, dans l'infini mouvement
de son plissé de marbre, il existe une toute autre extase, plus
figée ou plus immobile, celle du
|Saint François debout de
Zurbaran. Droit, enveloppé dans sa robe de bure brune, il est comme
l'effigie du divin. Car en fait le tableau n' est pas un portrait
du Saint en prière, mais bien "une image à la seconde
puissance" du Saint miraculeusement averti de sa mort
prochaine
|5
. Dans
cette immobilité de vie-mort, seul son regard saisi par le raptus
de l'extase divine, traduit le bouleversement intérieur, propre à 1
imagerelique. Un regard réglé sur une apparition.
Vous retournez alors aux différentes
"envolées" de Popayán, les trois Archanges en
bois polychrome, ou les Prophètes, Flic et Jonas. Ils se détachent
tous, comme venus à vous dans la transparence fine tantôt rêveuse,
tantôt extatique de leur regards, visages et gestes. Dans ces
carnations lisses et légèrement maquillées, le naturel rejoint
l'artifice et même l'artefact, pour célébrer de manière flamboyante
la question centrale du catholicisme: énoncer, figurer, et surtout
mettre en scène un corps mort et absent. Avec ses tournures, ses
envolées et ses plissés, son goût du mixte et du dissemblable, qui
peut aller jusqu'à l'impudeur, le baroque inventera tous les
|opérateurs stylistiques propre à l'entremonde du céleste
et du terrrestre, avec sa cohorte d'anges médiateurs et messagers
de l'Autre. Or, selon toute une tradition spirituelle, les
opérations consistent à "passer" (
|transire in
Deum), ou encore à "tendre vers"
(
|tendere) comme l'a montré Michel de Certeau dans
|La
fable mystique
|6
. Ces "passages"
façonnent alors un espace d'entre-deux, comme celui de la Vierge
ailée.
Regardez de plus près le Prophète Elle. Selon l'Ancien Testament
il assista à la transfiguration du Christ avec Moïse, et on le
représente le plus souvent dans un char de feu, abandonnant son
manteau protecteur à son successeur, Élisée. A Popayán, Flic est
pris dans l'envolée virevoltante, tournoyant, tournée, détournée et
retournée, de son écharpe rouge et or. Un feu absolu, qui contraste
avec le mouvement extatique arrêté du regard et de la bouche à
peine entrouverte. Comme si cet enveloppement du corps rosé et
dénudé par l'envol de l' écharpe devenait soudainement indécent,
quand Elie désigne du doigt la "maison" de Dieu.
Et que dire de ces plis juste soulevés, juste envolés, en forme de
coquille retournée, des robes des archanges, qui laissent entrevoir
le mouvement à peine esquissé de leurs jambes juvéniles, androgynes
peut-être, dans l'échancrure de la sorcellerie évocatrice du bois
polychrome?
Le passage -l'art des passages- consiste à transmettre un arrêt,
à le marquer et le re-marquer, pour que quelque chose de l' âme
s'envole. Tel était peut être le "signe"
apocalyptique de "La Vierge ailée" de Popayán,
qui rejoint en un même mouvement les mille feux des pierres et
l'amour des orfèvres pour les émeraudes. Toujours associées à la
Vierge, véritables signes aquatiques, elles conjuraient les
tempêtes. Une envolée baroque contre les tempêtes, ou comme une
tempête, telle est l'ambiguïté de tout passage, à Popayán comme
ailleurs. Être un lieu et une frontière, un mouvement vers ou une
chute. A moins que l'on ne rêve de ce "Château
intérieur" de l'âme en "pur diamant", ce
mu y clam cristal, ce castillo encantado dont parle Sainte-Thérèse,
où l'entre-deux infini des reflets et des facettes nous conduit aux
inflexions baroques du virtuel de l'âme.
NOTES
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|
1
|
Cf. notre livre
|La folie du voir. De l'esthétique
baroque, Galilée 1996 (réédition), et
|"Puissance
du baroque", dans Puissance du baroque, Galilée,
1996.
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2
|
Sur cette question, et sur celles concernant l'iconographie
baroque on se reportera au livre fondamental de Santiago Sebastian,
|Le baroque ibérico-américain, Seuil, 1991.
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|3
|
Federico Gracia Lorca,
|Oeuvres complètes, tome i,
Pléiade, p. 8 61 et suiv.
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4
|
Sur ce point c. f. Santiago Sebastian,
|Arte religioso en
Popayán, Museo de Arte Religioso, Banco de la República,
Bogotà, 1986.
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5
|
Louis Marin,
|Philippe de Champaigne ou la Présence
cachée, Hazan, p. 324.
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|
6
|
Michel de Certeau,
|La fable mystique, Gallimard, 1982,
p. 234.
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